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Le petit monde de l’édition BD bouge

La nouvelle est tombée ce mardi, Soleil aurait cédé une partie de son capital à Delcourt.
Loin d’une panique dans le Landernau de l’édition BD, la nouvelle fait tout de même l’effet d’une bombe quand on connaît l’importance de ces deux acteurs dans le monde de l’édition BD.
Du coup sans aller jusqu’à faire du journalisme d’investigation, je me suis demandé ce qu’en pensaient quelques personnes concernées dans un article de fond.

La nouvelle a été officiellement publiée dans Les Echos du 23 Juin, dont voici une petite synthèse :

• Delcourt devient actionnaire majoritaire du capital de Soleil
• Avec ce rachat, Delcourt devient le deuxième groupe français de BD derrière Média Participation (Dargaud, Dupuis, Le Lombard)
• La nouvelle entité sera dirigée par Guy Delcourt, Mourad Boudjellal devenu actionnaire minoritaire, continuera cependant de gérer certains projets.
• Depuis 2003 les deux sociétés collaboraient déjà avec la filiale de diffusion Delsol (Futuropolis, Gallimard BD, Les Humanoïdes associés)
• Le catalogue Delcourt est riche de 2 500 titres, celui de Soleil de 2 100 titres soit 4 600 titres pour le catalogue commun.
(Source)

Ayant la chance et l’honneur de côtoyer un auteur de chez Soleil, je me suis permis de l’interviewer brièvement pour connaître son ressenti par rapport à cette fusion :

Interview Téhy du 23 juin 2011 :

Badiuth : Il semblerait que Soleil aie cédé une grosse partie de son capital à Delcourt.
En tant qu’auteur estampillé Soleil qu’est-ce que t’inspire cette nouvelle ?

Téhy : o joie, ça change !
puis : oh merd’, ça change ?
puis : non non, super ! Ca CHANGE !!

B : Ok, donc des sentiments plutôt controversés :)
Aujourd’hui entre Yiu, Reign et l’Ange et le Dragon, ce sont environ une vingtaine de tes albums qui sont au catalogue Soleil, c’est loin d’être anecdotique.
Si demain Delcourt te proposait de rejoindre leur navire pour une nouvelle série, comment envisagerais-tu la proposition ?

T :Tout dépend du projet que j’aurai à leur soumettre, s’il entre dans quelque chose correspondant à cet éditeur ou pas. Actuellement je travaille avec Jean Wacquet, j’attend surtout de savoir à quelle sauce il va être saucé.
Ce qui m’importe actuellement, c’est de continuer à bosser avec lui. Et de pouvoir achever Reign, et continuer Yiu. Donc… on verra bien !

B : Jean Wacquet que tu suis depuis le 1er Yiu aux éditions Le Téméraire. Cette fidélité et cette confiance te pousseraient-elles à le suivre sur un autre navire si il devait être « saucé » d’une manière indigeste ?

T : Ah oui oui, bien-sûr. C’est pas une fidélité aveugle, c’est juste un des derniers chez qui je vois encore de l’enthousiasme, et c’est difficile de se passer de l’enthousiasme. J’ai récemment retrouvé cet enthousiasme de « faire » chez Bamboo, et c’est un vrai plaisir. Comme une sorte de politesse vis à vis de l’auteur, qui d’un coup est flatté qu’on s’intéresse VRAIMENT à ce qu’il fait. Et c’est hélas pas toujours le cas.

B : D’un point de vue strictement professionnel, ne crains-tu pas que le rassemblement de grandes maisons d’éditions qui s’absorbent l’une l’autre, même si Soleil et Delcourt collaboraient déjà depuis plusieurs années, ne nuise aux jeunes auteurs qui auraient moins de portes auxquelles frapper ?

T : Je n’y connais rien à ces fusions, aucune idée de ce que ça produira. Mais la bd n’étant pas le rugby, c’est plutôt sage de laisser un passionné de bd aux commandes. Au final, ce sera mieux ? Moins bien ? J’étais chez vents d’Ouest quand il s’est fait absorber chez Glénat ; il me semble que plus la structure grossit, moins c’est mieux… 
Ça c’est un mot de la fin, hein ? (Ah ah !)

B : Splendide !
Merci de ta patience !

Plein de mon juvénile enthousiasme et de l’impudence qui caractérise le blogueur planqué derrière son clavier, je me suis permis sans vergogne d’envoyer un petit mail aux services presse des deux maisons, respectives.
À cette heure, je n’ai toujours pas de réponse, et ne pense pas de toute façon en avoir.
Je ne me faisais pas d’illusions mais on peux toujours rêver.
Quoi qu’il advienne, j’éditerai le billet si, ô miracle, je venais à avoir une réponse.

Qui d’autres, hormis nous lecteurs, sont concernés par ce rachat ?
Le distributeurs bien sûr !
Avec la complicité de l’ami Fif, j’ai donc décidé de soumettre un libraire « à la Question »…
Sans violence bien sûr !
D. qui travaille dans une chaîne bien connue à bien voulu se prêter au jeu du question réponse :

Interview de D., Libraire le 23 juin 2011

Badiuth : Avec une production de plus ou moins 3 000 nouvelles BD par an, comment en tant que diffuseur final choisissez-vous les albums qui figureront dans vos rayons ?

D : Cela dépend des librairies (on parle de « niveaux »), certaines reçoivent des listes de nouveautés des mois à l’avance et se débrouillent en fonction du nom, de la série, pour prendre les quantités nécessaires. D’autres (c’est notre cas) reçoivent la visite d’un représentant, qui présente le programme, afin de nous aider, ou nous influencer dans nos choix…

B : Combien de référence avez-vous habituellement en stock ?

D : Entre 12 et 15 000

B : Subissez-vous parfois des pressions des commerciaux pour mettre en avant des albums particuliers, que vous n’auriez sans doute pas mis en avant vous même ?

D : C’est tout le jeu avec le représentant, lui a des objectifs qu’il va tenter de suivre…
S’il doit passer une quantité donnée auprès de toutes ses librairies et qu’il n’y est pas parvenu jusqu’à son passage, il va forcement tenter d’en passer plus.
A nous de ne pas « céder ». Le rapport de force dépend ensuite des relations entretenues…

B : Entrons dans le vif du sujet : Delcourt vient de prendre une part importante du capital de Soleil, quelles conséquences pensez-vous que ça puisse avoir en rayon à moyen terme ?

D : A priori, pas grandes conséquences… La branche commerciale (Delsol) est la même depuis déjà quelques années. Je n’ai pour l’instant pas connaissance de ce que cela peut changer pour les auteurs…
Mais au niveau de la production, cela ne me semble pas être une révolution… Beaucoup de bruit pour rien ?

B : Pensez-vous qu’un tel rapprochement soit nuisible ou, au contraire bénéfique pour les jeunes auteurs cherchant une maison d’édition pour leurs débuts ?

D : C’est bien là où je ne peux pas répondre… pas assez de connaissance du milieu…

B : pour en revenir à une de mes questions précédentes, ne craignez-vous pas que ce rapprochement augmentent le pouvoir et les éventuelles pressions des commerciaux de cette nouvelle entité ?

D : Pas du tout, c’est déjà la même force commerciale depuis des années…

B : Quelle part accordez-vous en rayon au petits éditeurs ou aux éditeurs alternatifs ?

D : Nous essayons de « tout » avoir, du moins à la nouveauté, ou de nous en approcher…
Le rayon « indépendants » est donc assez conséquent… En comparaison des gros éditeurs, c’est quand même assez léger (entre 5 et 10 % je pense… sans aucune certitude)

B : Merci pour ces réponses D.!

Voilà, si comme moi vous vous posiez des questions suite à ce rapprochement des deux maisons d’édition, j’espère que les quelques éléments rapportés ci-dessus vous aideront à vous faire une idée plus précise du changement (ou du statisme) du paysage éditorial BD.
En souhaitant que ce billet inhabituellement sans images ne soit pas trop indigeste pour vous :)

Un grand merci à Fif sans qui ce billet n’aurait pas vu le jour, à Téhy et D. pour leur réponses, et enfin à ma blonde préférée : Biscotte, elle sait pourquoi.